Aujourd’hui, notre obsession de la mesure frôle la démesure. Les concepts les moins quantitatifs passent ainsi de plus en plus systématiquement par nos logiciels à calcul : la qualité, la création de valeur, l’engagement, le stress, le bien-être… à un tel point que les idées qui ne sont pas mesurées en deviennent douteuses. La dictature du coaching de la performance et de la mise sous contrôle conduit à sans cesse rechercher, trouver et mettre en place des indicateurs adéquats (la vitesse, les puls, les watts, la longueur de la foulée, le poids, le rapport poids/puissance, l’oscillation du bassin, le temps d’impact au sol, le nombre de pas, etc.). Ainsi si tout ce qui a son prix est de peu de valeur, est-ce que ce qui a son indicateur a plus de valeur ?

Par Jean-François Tatard – Photos : Brooks/DR

Finalement, nous avons suffisamment de recul pour tirer un premier bilan des vertus et des limites du pilotage par les chiffres. Et on va essayer d’en définir justement les opportunités et les menaces de cette manière d’évoluer et de faire évoluer.

LES BÉNÉFICES DE L’OBJECTIF QUANTIFIABLE

Se fixer un objectif précis comporte plusieurs avantages indéniables : une concentration de l’attention sur les entraînements les plus pertinents, un effort plus important et soutenu dans la durée, une motivation accrue (notamment si l’atteinte de l’objectif est couplée avec des récompenses symboliques et d’ailleurs pas forcément financières), des possibilités de feedbacks réguliers du coach ou de ses copains d’entraînement qui permettent d’ajuster ses plans. La volonté de bien faire, la satisfaction d’atteindre un objectif, la peur de ne pas être à la hauteur de ses potes, l’appât de la reconnaissance ou de rentrer dans le cercle très fermé des moins de 3h au marathon par exemple, la crainte de perdre l’estime des autres pour faire évoluer l’indicateur dans le sens voulu. Cela fait donc belle lurette que les impératifs de performance quantitative sont sortis des usines et des rapports des analystes qui crachent, soignent, recrutent, draftent, pour se répandre dans quasiment toutes les sphères de la société et donc aussi dans l’entreprise pour laquelle on évolue quand on n’est pas runnings aux pieds. Pourtant, les dysfonctionnements inhérents au management par les chiffres et à la polarisation des consciences sur de simples compteurs ne peuvent être occultés

LES RISQUES

Le premier risque inhérent au coaching par les chiffres : le court terme est optimisé au détriment du long terme. Les conditions de la réussite future sont sacrifiées sur l’autel de l’apparence de réussite immédiate. Cette tentation est d’autant plus forte que l’on sait que l’on n’aura pas à assumer personnellement les problèmes en gestation.

Le deuxième risque, c’est la manipulation de l’indicateur plutôt que la réalité sous-jacente. Comme les chiffres sont parés des vertus de l’objectivité et de la vérité, la confiance aveugle qu’on leur accorde nous fait oublier que de petits malins savent les manipuler pour leur donner le contenu attendu. Un premier shoot à trois points dans le panier suffit au basketteur pour avoir 100 % de réussite sur ce paramètre s’il s’en arrête à ce tir. À grande échelle, et le but n’est pas de vous effrayer mais cela a même produit la faillite retentissante de Lehman Brothers, lorsqu’on a découvert avec stupéfaction que des bilans financiers, pourtant certifiés et parfaitement établis dans le respect étaient pourtant complètement fallacieux.

« Comme les chiffres sont parés des vertus de l’objectivité et de la vérité, la confiance aveugle qu’on leur accorde nous fait oublier que de petits malins savent les manipuler pour leur donner le contenu attendu. »

Le troisième risque, c’est que ce qui n’est pas mesuré est négligé. Les objectifs chronométriques ou mesurables font oublier la qualité du geste, la perception subjective de la souffrance ou à l’inverse du bien-être, l’introspection, l’extraspection et la satisfaction naturelle de ce que vous ressentez. Les athlètes, fatigués d’être « catalogués » sans considération par leur coach ou les interfaces de mesure en réseau abandonnent, et tous ces jeunes qui sont nés avec tous ces outils de mesure et qui ne connaissent absolument pas leur propre perception subjective laissent filer la qualité.

Le quatrième risque, c’est que pour contrebalancer les excès précédents et les effets pervers de ratios finalement beaucoup trop simplistes, on complexifie le système de mesure et on construit des « usines à gaz ». On dépense des fortunes pour collecter, traiter, mettre en forme et analyser les données. Comptez jusqu’à 1000 € pour les montres les plus performantes et il n’y a pas si longtemps 4000 € pour un SRM qui mesurait la puissance exprimée en watts sur un vélo. Les sous-systèmes sont optimisés au détriment du sport et de ce qu’on est capable de fournir avec son corps dans sa globalité. Et on perd au passage la vision d’ensemble et le sens de l’action collective, tant les indicateurs sont multiples et contradictoires. L’obsession calculatoire nous a fait oublier que l’essentiel est ailleurs et ne se quantifie pas. Après un tour complet, on revient donc aux valeurs. Les valeurs primaires les plus simples : « les rêves ne se traduisent pas en arithmétique ». Le sourire, la joie, l’espoir d’un monde meilleur ne rentrent pas dans les tableaux de bord.

TOUT EST QUESTION D’ÉQUILIBRE

Il reste qu’il faut vivre aussi avec son temps. Car effectivement il y a eu aussi une époque ou avec deux silex on faisait du feu. Mais il faut savoir évoluer et se faire évoluer avec les outils qui eux aussi évoluent. La seule chose c’est de ne pas rentrer dans le piège du sur-contrôle. Ainsi faut-il faire la synthèse de la qualité et de la quantité dans la mesure, avec une poignée d’indicateurs pertinents et une bonne dose d’idéal fédérateur. Mais si nous cessions de tout contrôler et que nous tentions (enfin!) de lâcher prise ? Que nous arrêtions de faire des choses qui nous font chier et que nous nous concentrions sur ce qu’on aime au plus profond de notre cœur. Si on retrouvait notre candeur et le plaisir du relâchement ? Combien pariez-vous que vous seriez encore meilleur ?

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