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L’Interview imaginaire : Zatopek, Gebre et Jornet

J’ai réuni trois maîtres de la course à pied dans une pièce seulement éclairée d’une large cheminée. J’en ai même fait ressusciter un. Et encore, Spiridon n’a pas répondu à mon invitation. Tout en sirotant les vins que François D’haene nous a offerts de sa production au dernier marathon du Beaujolais, nous avons tous les quatre très librement commenté l’actualité de la course à pied.

Par Jean-François Tatard – Photos : DR

Pour commencer, Messieurs, une question simple : comment vous sentez-vous ?

Zatopek – Ma santé serait bonne si je pouvais dormir correctement. J’ai main­tenant des insomnies persistantes. Que je me couche tard ou que je me couche de bonne heure, je ne parviens plus à m’endormir avant 5 heures du matin. Alors je passe une bonne partie de la nuit à enchaîner les 400 sur une piste qui n’est même plus en cendrée. Et vers 6 h du mat’ quand je me réveille après une bonne nuit de sommeil, je vais me décrasser les jambes avec un petit footing de récup de 2 h. 

Jornet – J’ai, comme beaucoup de coureurs encore en activité, des troubles cardiaques. Mon cœur s’arrête parfois de battre pendant quelques secondes. Mais bon, je contrôle quand même régulièrement avec mon Cardio Suunto et tant que je ne descends pas sous les 10 pulsations / minute de moyenne par jour, je pense qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter. 

Gebre – Ça va, ça va ! J’ai juste un gros rhume depuis que j’ai couru un marathon en 1h50’ autour d’une grande industrie avec des cheminées pourtant inactives dans une petite ville japonaise sans charme qui s’appelle Fukushima. Je ne m’inquiète pas trop… Ça m’était déjà arrivé il y a quelques années quelque part en Ukraine à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle « Adidas Ultra Radioactive » alors que j’étais encore athlète. 

Monsieur Gebre vous avez rencontré Kilian chez Zatopek…

Gebre – Je le revois encore, tout jeune, avec ses grosses cuisses et son petit corps, se taisant, d’un air de modestie filiale, devant le maître. Il nous écoutait pendant l’après-midi entière, risquait à peine un mot de loin en loin. L’idée ne nous venait pas qu’il pût avoir un jour un tel talent et monter l’Everest en moonwalkEt pourtant dès son premier UTMB en 2008, on se rend compte qu’on tient un ultra terrestre…

Zatopek – Un vrai exploit, ni plus ni moins, et qui vous reste dans la tête. Courir 180 kilomètres dans la montagne à 3’00 au kilo juste avec un paquet de m&ms dans le short et la clé de la voiture laissée sur le parking du départ, coincée dans la chaussette, démontre un certain talent. 

Voilà qui doit faire plaisir à entendre, non ?

Kilian – Je reçois du reste beaucoup de compliments des gens dont l’avis m’est précieux. Parce que je ne me rends pas bien compte de la performance. Avant que je ne découvre qu’il y avait d’autres humains sur terre, j’avais pour habitude de monter une dizaine de fois par jour le Mont Blanc en short et débardeur.

Monsieur Gebre, cet été on vous a vu sur les plages de Mombasa avec un jeune coureur blanc, peut-on savoir ce que vous vous êtes dit ? 

Gebre – Non, il est sympa mais c’est un jeune con. Il se cherche. Il hésite entre la nationalité suisse et la nationalité française. Il vit a l’année à Iten au Kenya et aimerait connaître le prix de l’immobilier en Éthiopie. Donc, c’était juste pour lui vendre un de mes immeubles. C’est tout. Rien de spécial.

Des rumeurs disent que vous n’êtes pas insensible à ses charmes…

Gebre – Généralement, quand je découvre des Européens qui courent plus vite que nous les Africains, je suis sceptique. Mais pour une fois, j’ai envie d’y croire. Il a pourtant mis un tour au deuxième à la corrida de Houilles la veille du Jour de l’An cette année. C’est mon pote Khalid Skah qui me l’a dit. Il était spectateur. D’ailleurs lui aussi a chopé un rhume ce jour-là. Ou la gastro je ne sais plus. Ça ne se voit pas trop parce que depuis qu’il a arrêté la course à pied il a un peu épaissi mais il en a même perdu 15 kilos dans la bagarre avec cette histoire. Le pauvre !

Zatopek – Mais que la France cesse enfin de se laisser berner. Vous croyez réellement que c’est possible de courir le 10 bornes en moins de 20’ ? Tu me fais rire à croire tout ça, Gebre…

Vous pensez qu’il y a du dopage…

Gebre – C’était dans l’ordre, les gens qui sont sceptiques, le sont mais pas autant que nous les méprisons.

Kilian – Plus on est nul, plus on est (ou devient) imbécile. N’est-ce pas abominable de vivre sans pouvoir monter le mont Blanc torse nu ? En fait, c’est de la jalousie.

Vous soutenez donc les athlètes dont les performances continuent de poser question ?

Gebre – Faut faire confiance aux autorités qui réglementent les contrôles et en ce moment à ce niveau-là, il y a un grand travail qui est fait. Des biopsies organiques et des analyses génétiques des scientifiques de la NASA ont même été exécutées sur l’ensemble des 230.000 participants du marathon de Dubaï, la semaine dernière.

Le niveau de performance actuelle est tout de même de plus en plus préoc­cupant, non ?

Gebre – Mais on s’en fout, merde. Il y en a marre des suspicions. On veut juste courir nous…

Zatopek – C’est vrai qu’en fait : ça a toujours été un problème. Tu te souviens, Gebre, de cette discussion qu’on avait eue avec Phillipidès au mariage de Coubertin ? Lui aussi disait qu’il n’avait jamais osé avouer qu’en réalité il y avait 200 bornes entre Athènes et Marathon…

Kilian – C’est pas le seul. Moi aussi, je me cache d’avoir monter le Kilimandjaro en marchant sur les mains de peur d’être disqualifié pour irrégularité.

Zatopek – En même temps. Tu ferais bien de te taire, môme ! Car effectivement là c’est de la course à main…

Revenons, à l’actualité si vous voulez bien. On annonce que Kipchoge pourrait bien descendre sous l’heure au marathon. C’est crédible ou non ?

Gebre – Ce qui me fait rire avec vous, Jeff (ndlr : putain, Gebre connaît mon prénom…) vous alimentez la polémique…

Zatopek – Personne ne vous a cassé les bonbons à vous, quand vous avez traversé les 100 bornes du pont d’Avignon.

Je vous kiffe maîtres Gebre, Zatopek et Kilian mais c’était Millau, et pas Avignon. Et ça ne répond pas à ma question. Crédible ou pas crédible ?

Kilian – C’est dommage qu’on puisse se poser la question. Je le connais bien Kipchoge. On a été invités ensemble à la première diffusion de « Break1 », le dernier film de Spielberg. Kipchoge a servi de figurant parce que Morgan Freeman qui joue le rôle principal ne parvenait pas à maintenir le rythme avec la répétition des prises. Trois fois de suite dans la journée Kipchoge qui servait de doublure a couru le marathon en une heure. Et par humilité, il ne l’a dit à personne…

Et où est-ce que s’arrêtera cette évolution selon vous ?

Les trois en même temps – C’est pas demain la veille !!!

Zatopek – On parle même d’un bébé norvégien. Le dernier d’une famille de cinq enfants (il a trois frères et une sœur) qui malgré sa couche qui handicape sa foulée, court déjà plus vite que ses trois grands frères. Pourtant l’un d’eux avait déjà gagné les « Europe » sur 1500 et 5000, l’année dernière alors qu’il n’avait que 18 ans. Y a un moustachu qui a déjà fait 5ème aux JO. Et un autre qui a battu le record de Norvège du 1500 cet été à Monaco.

D’après une étude américaine, si l’on se projète à 10 ans, il serait possible de courir le 10 km steeple sous les 20’, qu’en pensez-vous ?

Zatopek – J’en tombe sur mes pointes de 12, à force de lire vos stupidités, Jeff !

Kilian – Bah oui ! Il y a longtemps que c’est déjà fait. À l’époque de Jazy, ils étaient déjà trois sous les 20 minutes au 10 000 mètres steeple aux championnats du val d’Oise UNSS.

Et donc où cela s’arrêtera-t-il ?

Zatopek – c’est sans fin & les records sont faits pour être battus. Vous vous souvenez, sur le toit de l’Empire State Building l’autre jour, au saut à la perche, avant de se rendre compte qu’il avait sauté sans perche, Lavillenie a bien franchi 6m80…

Monsieur Gebre, vous ne dites rien ?

Gebre – Je trouve mes pensées médiocres et monotones, et je suis si courbaturé par mes 10×5.000 sur ma pause dej que je ne puis m’exprimer. 

Kilian (moqueur) – Ahahahah, il vieillit le Gebre ! Tu vas finir par ressembler à ce vieux Mimoun et ne même plus être capable de courir 40 bornes pieds nus sur la cendre.

Zatopek – Quant aux idées, qui sont pour beaucoup d’hommes, pour les meilleurs, la raison d’être, je trouve que les plus compliquées sont simples à faire désespérer de l’intelligence humaine, que les plus profondes quand on y a réfléchi cinq minutes, sont pitoyables.

Vous nous avez perdu Monsieur Zatopek. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Zatopek – C’est vrai, je n’aime pas beaucoup me dévoiler sous cet angle. Mais j’ai même été emprisonné à l’époque du « printemps de Prague » pour m’être exprimer de façon trop philosophique.

En parlant de philosophie, Quels conseils donneriez-vous à un néophyte qui vou­drait se lancer dans la course à pied ?

Zatopek – Chaque fois qu’une jeune femme ou un jeune homme de province tombe chez moi pour me demander conseil, je l’engage à se jeter en pleine bataille ! Même pas besoin de montre, dix tours du parc Monceau ou un fartlek de lampadaires en lampadaires.  

Gebre – Les aptitudes physiques ne sont qu’un détail. Il faut surtout avoir un bon système nerveux, très sensible, un épiderme très délicat, des yeux excellents pour voir, et un bon esprit pour savourer et mépriser. Et se moquer ensuite de tout ce qu’on voit, de tout ce qui est respecté, considéré, estimé, admiré, communément, s’en moquer d’une façon naturelle et constante comme on digère ce qu’on mange. Voyez, c’est-à-dire, avalez des kilomètres et rendez la vie à la façon des aliments de toute nature qui deviennent la même ordure. Tout n’est que de l’Ordure quand on a compris et digéré. Mais tout peu paraître bon quand on est gourmand. 

Kilian – Voici mon opinion : Il faut toujours courir, quand on en a envie. Tous les trois avec Gebre et Zatopek, nous ne nous sommes jamais posés la question de ce qu’allaient penser les autres. Nous n’avons jamais couru après le résultat, en réalité. Nous avons juste couru. Et pourtant même si on nous associe à des légendes, et bien que ce soit en course à pied ou ailleurs, il n’y a jamais eu de grands hommes vivants. C’est la postérité qui les fait. Regardez Bikila ! Sa statue il ne l’a pas eu de son vivant. Donc courons, si le coeur nous en dit, si nous sentons que la vocation nous entraîne ; quant au succès matériel, grand ou petit, qui doit en résulter pour nous, il est impossible là-dessus de rien présager. Les plus malins (ceux qui prétendent connaître les méthodes) se sont chaque jour trompés.

Et pour vous, courir c’est vite devenu simple, non ?

Zatopek – L’enfantement d’un succès est pour moi une abominable torture, parce qu’il ne saurait contenter mon besoin impérieux.

Vous n’avez par exemple jamais pensé à courir seul un marathon par jour pendant une prépa marathon ? 

Gebre – Moi je suis un autoritaire en running et je crois que toute collaboration en course est impossible. À l’entraînement pourtant, je l’admettrais plus volontiers. 

Kilian – Gebre a raison, des talents s’accouplent alors que le génie reste solitaire.

Avez-vous des projets pour la suite ?

Gebre – Je ne sens plus le besoin de m’entraîner, parce que je m’entraînais depuis l’enfance pour une seule et unique chose que j’ai déjà atteinte. Aujourd’hui je veux juste courir. Pas m’entraîner !

Zatopek – Je fais juste chaque jour mes « 100 fois 400 » habituels, ici depuis le paradis. Voilà c’est mon train-train quotidien.

Kilian – Je compte aller au Sacré-coeur la semaine prochaine et monter un peu plus de 1000 fois la butte de Montmartre.  

[Et alors qu’on s’éloigne, Zatopek nous rattrape :]

Zatopek – Il ne nous manque plus qu’une seule pièce. Mais c’est la plus importante. Je vous souhaite de ne jamais la trouver. Toute question n’a pas sa réponse ! Parfois la frivolité est à son comble. On court et c’est peut-être aussi sans raison. Simplement pour se sentir vivant, relié au monde, à la nuit qui tombe, au froid que l’on sent sur la peau, à la sueur qui inonde les yeux et brûle, à la fatigue qui s’incruste dans le corps. Mais alors pourquoi fait-on cela ? On ne saurait pas toujours quoi en dire. Vous avez le droit : la course est aussi sans pourquoi… 

Gebre (qui parle pour les trois) – On court après quelque chose que nous n’arrivons jamais à rejoindre. C’est ça qui nous donne envie d’y retourner. C’est une énigme. Et c’est important de reconnaître que c’est une énigme profonde. Parce qu’on ne peut pas dire qu’on court après un type de plaisir. Le plaisir c’est tout simplement courir. 

Kilian – Et si nous savions vraiment après quoi on court, peut-être que, tout simplement, nous nous arrêterions !

Jean-François Tatard

Jean-François Tatard

Jeff TATARD - 38 ans. - consultant sport - athlète multidisciplinaire (running, cyclisme, route, VTT, Run & Bike) Facebook : Jeff Tatard Insta : Jefftatard

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Un commentaire sur “L’Interview imaginaire : Zatopek, Gebre et Jornet

  1. Je tombe dessus par hasard. Cette interview est une œuvre d’art. Journaliste de profession, j’aurais aimé avoir cette même idée… Bravo pour la performance et cette imagination !

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